Tribune libre – Paula Bachetta, Monique Dental, Odette Brun

Actus féministes du 4 au 10 juillet
10 juillet 2020
La Convention d’Istanbul : #6 L’approche des 4 P
13 juillet 2020

Tribune libre – Paula Bachetta, Monique Dental, Odette Brun

Réflexions préliminaires pour une analyse féministe du racisme

Paula Bachetta, Monique Dental, Odette Brun

(Extrait du journal Paris Féministe, n° 10 du 1er au 15 juin 1985).

 

En 1985, il y a donc plus de trente ans, trois féministes, l’une américaine, les deux autres françaises et vivant toutes trois à Paris, publièrent dans le journal « Paris Féministe » un article de réflexion qui liait deux injustices dont nous souffrons toujours, en 2020. Le sexisme et le racisme. Elles montraient leur grande similitude de construction mais aussi leurs différences. La société est toujours victime de ces deux injustices majeures, dénoncées par des soulèvements populaires à l’échelle mondiale. Depuis deux ou trois ans, le sexisme est dénoncé par #metoo et aujourd’hui le racisme l’est par de très nombreuses manifestations. Cet article de 1985 permet de réfléchir à la fois sur la permanence des problèmes et sur l’urgence, en 2020, de continuer les combats. Nous vous en soumettons la lecture en toute amitiés féministe et anti-raciste.

 

Pourquoi et comment définir une démarche féministe pour analyser le racisme ?

Les luttes contre le racisme qui se sont développées ces dernières années n’ont pas posé la question de la lutte contre le sexisme et inversement. L’apport féministe aujourd’hui est de montrer en quoi ces deux luttes sont intimement liées. Pour cela, il faut partir de l’acquis fondamental mis en évidence par les féministes que la division sexuelle est première et constitutive de toute société.

L’oppression des femmes est ainsi organisée en un vaste système que l’on retrouve à travers toutes les sociétés et tout au long de l’histoire de l’humanité qui est le système patriarcal. Il s’appuie sur le sexisme, domination d’un sexe sur l’autre. Pour se maintenir et se perpétuer, le patriarcat a eu recours à différentes formes d’oppression et d’exploitation dont le racisme est un exemple caractéristique.

La lutte contre le patriarcat devrait donc impliquer la lutte contre toutes les autres oppressions et exploitations qui en découlent. Inversement, on ne peut mener valablement la lutte contre une oppression ou une exploitation sans s’attaquer en même temps à sa source : le système patriarcal. C’est en quoi le féminisme s’affirme comme un projet de société.

Le sexisme : un modèle pour le racisme ?

Le sexisme a donc précédé le racisme d’un point de vue historique et nous pensons qu’idéologiquement, comme dans la pratique, le racisme s’appuie sur des mécanismes identiques à ceux du sexisme : le naturalisme ou le biologisme, l’appropriation, l’instrumentalisation.

  • Le naturalisme et un certain biologisme pseudo-scientifique.

Ils invoquent dans les deux cas des « différences biologiques » pour construire des théories qui légitiment et qui justifient l’infériorisation ; mais, en fait, ils se contredisent et leurs affirmations sont arbitraires.

  • L’appropriation des individus et de leur force de travail.

Le système patriarcal repose sur l’appropriation des femmes : de leur sexualité, de leur capacité de reproduction et de leur travail. Par un processus analogue, dans le racisme, il y a appropriation de l’individu autrefois dans l’esclavage, encore actuellement avec l’apartheid. Et de nos jours, avec l’émigration, il y a appropriation de la force de travail de cette main-d’œuvre discriminée que l’on fait venir, déplace ou renvoie à volonté.

  • L’instrumentalisation

L’appropriation entraîne une dépossession de soi-même. Les femmes sont objets et non sujets de l’histoire ; elles sont définies par le système patriarcal dans leur identité. Réduites au rôle d’instrument par les hommes, elles remplissent une fonction définie par eux et à leur usage.

Les mêmes faits se retrouvent dans la situation de l’individu.e victime du racisme. Le dominé occupe une position analogue vis-à-vis du dominant : il est objet, défini par rapport à l’identité du dominant, exclu de la vie sociale (par exemple le noir serait plus « doué » pour les travaux manuels, le cerveau des femmes serait moins « doué » pour l’abstraction que celui des hommes, etc …).

Schématiquement, on retrouve deux catégories :

    Dominant                                                                  Dominés.e.s

        Homme                                                                            Femme

                                   Blanc                                                              De couleur (homme ou femme)

                  Chrétien                                                                     Religions diverses

       En bonne santé                                                           Handicapé

          Sujet de l’histoire                                                      Objet de l’histoire

    Supérieur                                                                   Inférieur

 Intellectuel                                                                  Manuel

« Doué » de raison                                                       Emotionnel

           Acteur de la vie publique                                             Exclu de la vie publique

        Créateur de culture                                                    Soumis à la nature

   Objectif                                                                     Subjectif

 Positif                                                                        Négatif

       Possédant le pouvoir                                                 Assujetti au pouvoir

    etc …                                                                              etc …

 

En quoi le racisme diffère-t-il du sexisme ?

Le racisme traverse les classes de sexe, mais n’y fonctionne pas de façon identique. Du fait de leur rôle d’objet sexuel et de leur fonction spécifique dans la reproduction, les femmes ne sont pas appropriées dans le racisme de la même façon que les hommes : elles subissent une double appropriation. En effet, quelle que soit leur appartenance communautaire, les hommes veulent s’approprier les femmes de leur propre groupe, qu’il soit dominé ou dominant. Les hommes de chaque groupe se battent pour garder la propriété de LEURS femmes : les couples mixtes sont rejetés aussi bien par les noirs que par les blancs ; les femmes célibataires ou lesbiennes sont toujours condamnées.

Cependant le dominant, outre les femmes de sa communauté garantissant SA reproduction, a tendance à s’approprier et à utiliser TOUTES les femmes à son profit. A travers elles, il trouve du reste un moyen supplémentaire de domination de l’homme dominé. Inversement, à certaines périodes, y compris révolutionnaires – l’homme dominé n’hésitait pas à employer comme moyen de lutte contre l’homme dominant le viol de ses femmes, infériorisant ainsi la notion de prise de pouvoir sur un homme par l’intermédiaire de ses femmes. Cette attitude était revendiquée par exemple par Elridge Cleaver dans son livre : « Soul on ice ». Cet exemple flagrant révèle une complicité entre hommes, qu’ils soient racistes ou victimes du racisme, dans l’oppression des femmes qu’ils perpétuent ainsi. Il est la démonstration de l’articulation qui existe entre sexisme et racisme et qui se manifeste de multiples façons.

En conclusion, ce texte est volontairement très concis, car il ne veut que tracer des pistes de réflexion à la compréhension des liens existants d’une analyse féministe du racisme. Nous avons bien conscience que tous ces points sont à développer et à étudier.

  • Le racisme est lié à l’histoire. Il s’est constitué au fil du temps et au gré des lieux à partir de rapports de forces qu’il serait nécessaire d’approfondir pour mieux le comprendre (notamment, il a servi de justification à la colonisation). Il revêt des formes différentes qu’il faudrait également analyser et développer (antillais, maghrébins, etc …).
  • Poser l’articulation sexisme/racisme, c’est donner une nouvelle appréhension à la question du culturel ; en effet, faire intervenir la notion de sexe dans chaque groupe – dominant ou dominé – rend caduque l’idée de l’homogénéité des intérêts des membres du groupe (exemple : les luttes des femmes en particulier dans le Tiers-Monde contre la polygamie, les mutilations sexuelles, etc …).
  • Aujourd’hui, de plus en plus de féministes sont présentes dans la lutte contre le racisme. Mais il est toujours terriblement difficile d’y poser la dimension antisexiste et d’être entendues. Cependant, nous ne pouvons mener la lutte contre le racisme valablement qu’en lui donnant sa dimension antisexiste.

 

En effet, les luttes des femmes, lorsqu’elles sont posées, battent en brèche le pouvoir du dominant, donc contribuent à la libération de toutes et de tous les dominés. Par contre, les luttes des groupes dominés, si elles ne posent pas l’oppression spécifique des femmes, perpétuent le système patriarcal, donc ne sont pas libératrices de l’humain dans sa totalité.

Par ailleurs, les luttes antiracistes et antisexistes ne se posent pas seulement en termes de « droits » intégrables par l’Etat.

En tant que féministes – ciblées ou non par le racisme – si nous sommes solidaires, partie prenante des luttes contre le racisme, il nous reste encore à obtenir que la lutte antisexiste soit posée comme indissociable et indispensable par tous ceux et celles qui luttent contre le racisme. La solidarité internationale des femmes et des féministes qui se développe, l’existence d’un mouvement des femmes au niveau mondial qui progresse, sont des éléments importants en ce sens.

(Article paru dans Paris Féministe n° 10 du 1er au 15 juin 1985).

 

 

Cette tribune nous est partagée par Monique Dental, membre de la CLEF, présidente et fondatrice du Réseau féministe « Ruptures »

 

Ces tribunes n’engagent que leur(s) autrice(s).