50ème anniversaire de la naissance du MLF : témoignage de Claudine Monteil

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50ème anniversaire de la naissance du MLF : témoignage de Claudine Monteil

Il y a 50 ans aujourd’hui naissait le MLF, Mouvement de Libération des Femmes. Pour célébrer cet anniversaire fondateur pour nous toutes, nous avons choisi de publier le témoignage  de l’une de nos membres, notre Secrétaire Générale Claudine Monteil, féministe historique du MLF, écrivaine, amie et biographe de Simone de Beauvoir.

 Christiane Rochefort avec la gerbe à déposer, interpellée par un policier le 26 aout 1970.

 

Le 26 août 1970,

Dépôt de gerbe à la femme du soldat inconnu et naissance du MLF

 

26 août 1970 : des marches féministes à travers les Etats-Unis célèbrent le cinquantième anniversaire du droit de vote des femmes américaines. Des dizaines de milliers de femmes défilent pour réclamer l’égalité hommes-femmes aux USA. Cette journée va annoncer des vagues de manifestations féministes de par le monde.

Le même jour à Paris, place de l’Etoile, les touristes et badauds ont droit à une surprise. Neuf militantes féministes françaises, portant des banderoles et une gerbe de fleurs, traversent à vive allure la place de l’Etoile. Elles s’avancent vers la tombe du Soldat inconnu devant laquelle elles entendent déposer la gerbe. Non pas en l’honneur de ce pauvre soldat sans doute mort sur le champ de bataille, mais en celui de son épouse, inconnue et invisible. Deux slogans sur les banderoles de cette première manifestation du MLF seront repris dans les manifestations des années 1970 et encore aujourd’hui: «Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme » et « Un homme sur deux est une femme ». En donnant à cette femme un rôle égal à celui de son mari, ces femmes veulent souligner l’invisibilisation des femmes dans la société française.

Parmi ces militantes, se trouvent les féministes dites « historiques » Christine Delphy, Cathy Bernheim, Anne Zelensky-Tristan, et les deux femmes de lettres Christiane Rochefort et Monique Wittig, qui a publié l’année précédente un roman au titre prémonitoire Les Guérillères. Christine Delphy porte la gerbe de fleurs. Un policier s’approche d’elle, tente de saisir la gerbe, la tire pour l’éloigner de la tombe. D’autres policiers surgissent, les bousculent et les arrêtent. Elles sont emmenées au commissariat de police, niché dans le monument, où le commissaire tente de les culpabiliser. Comment ont-elles osé désacraliser un lieu symbolique de l’histoire de France ? Elles ne se laissent pas intimider. Plaisantent. Rient. Chantent des chansons féministes. Elles resteront enfermées trois heures. Sortiront plus fortes et déterminées. A présent, plus rien ne les arrêtera.

Dans la France en vacances, l’évènement fait sensation. En plein mois d’août, les médias ont peu de nouvelles à commenter. Une chance pour le combat féministe qui reçoit une belle publicité dans les médias. Le lendemain, les journaux publient une photo montrant ces féministes du « Mouvement de libération de la femme ». Les militantes n’ont pas encore arrêté cette dénomination, en réalité inspirée d’une traduction en français du mouvement américain, The Women’s Liberation Movement. La presse a été plus rapide qu’elles. Mais après tout, se disent-elles, pourquoi pas le MLF?

Ce sont ces mêmes militantes que, chez Simone de Beauvoir, deux mois plus tard, je rejoins. Nous sommes alors un petit groupe, moins d’une dizaine, à nous retrouver chaque dimanche à 17h au 11 bis rue Schœlcher, face au cimetière Montparnasse. Dans l’esprit de 1968, encore vivace, nous sommes pleines de fougue, d’humour, d’imagination, assises sur les deux sofas jaunes de chez l’autrice du Deuxième Sexe, devant ses tentures mexicaines, sa lampe de Giacometti, des exemplaires de ses œuvres, un dessin de Picasso, des photos de Jean-Paul Sartre et des dizaines de poupées, debout, le regard fixe et volontaire, rapportées de ses voyages dans le monde entier.

S’y joignent l’avocate Gisèle Halimi et l’actrice Delphine Seyrig, deux femmes dont les voix à la fois douces et fermes témoignent d’une volonté sans pareil pour vouloir plus de justice pour les femmes. De son côté, à soixante-deux ans, Simone de Beauvoir vient de publier un essai fondamental, La Vieillesse, aussitôt traduit dans plusieurs langues et bientôt un bestseller aux USA. A soixante-deux ans, elle nous bombarde de questions, nous écoute lui proposer des stratégies pour exiger une libéralisation de la loi sur l’avortement. Elle s’exprime à toute allure et nous devons lui répondre sur le même ton. Mais dans ces échanges, nous avons l’impression qu’elle nous parle d’égale à égale. De fait, Simone de Beauvoir, dans les discussions, les actions, nous apportera un soutien moral précieux et constant jusqu’à sa disparition, seize ans plus tard.

Dès les premiers mois de ces échanges, une évidence s’impose. Nous voulons changer le monde, tout de suite, sans attendre une éventuelle révolution. Nous sommes décidées à prendre, partout, la parole, celle-là même qui ne nous avait pas été autorisée, ni en mai 68 ni dans les mouvements étudiants. Le dimanche soir, lorsque nous sortons de chez Simone de Beauvoir, tandis que la nuit tombe sur Paris, nous devenons silencieuses. En dépit de la différence d’âge avec nous -quarante ans, deux générations- la philosophe, d’une vitalité époustouflante, nous a obligée à réagir, réfléchir, élaborer des stratégies à toute allure. Et dans la bonne humeur. C’est ainsi que nous allons préparer la première manifestation en janvier 1971 pour dénoncer la loi inhumaine sur l’avortement, et enfin la rédaction du Manifeste des 343 femmes ayant déclaré avoir eu un avortement. Ce Manifeste paraîtra en avril 1971 dans Le Nouvel Observateur, suscitant un scandale national et obligeant la société française à affronter de face la condition dramatique de nombreuses femmes subissant un avortement illégal dans les pires conditions de souffrance et de danger pour leur santé.

Le 26 août 1970 aura ainsi été une date majeure pour le mouvement féministe français qui prendra enfin son élan et qui, cinquante ans plus tard, nous inspire encore aujourd’hui.

 

 

                                                       Claudine Monteil
Secrétaire Générale de la CLEF
Militante féministe depuis 1970,
Signataire du Manifeste des 343,
Amie et biographe de Simone de Beauvoir